L’HOMME DU «12 NOVEMBRE» ET SON BRUTUS
novembre 15th, 2008Aurait-il dû être personnellement présent ? Posons la question autrement : qu’est-ce qui l’empêchait de donner, grâce à un discours, une touche de solennité à ce qui allait se commettre ? Bien qu’aucune règle ne l’y oblige, il y a des situations exceptionnelles (et celles-ci en est une) où le prince doit s’astreindre à cet exercice. Le Parlement ne se réunissant, dans ses deux chambres, qu’en cas de situation grave, afin d’entériner une lourde décision, il eût été parfaitement correct que l’initiateur en chef vienne lui-même plaider pour ses désiderata.
Dès lors qu’il ne l’a pas fait, se contentant d’un factotum pour lire un message pompeux et creux, cela s’appelle du mépris pour les institutions. Saïd Sadi avait d’ailleurs raison de s’en offusquer de ce style sauf qu’il s’étonne bien tard. Le président de la République a depuis longtemps cessé de considérer ces chambres pour ce qu’elles doivent être. Par un travail de subornation étalé sur deux législatures, n’en a-t- il pas fait des dépendances du sérail ? Lui qui n’aime rien tant que de ne jamais rendre compte, exige par ailleurs, de l’obéissance en tous lieux où s’exerce le formalisme du pouvoir. Les autocraties ne se reconnaissent-elles pas, justement, dans ce genre d’omniscience auto-dévolue ? Et qui ne doit souffrir de la moindre discordance à l’approbation.
L’indécence de l’unanimisme qui illustra l’amendement de la loi fondamentale constitue désormais la référence cardinale de ce que va être sa méthode au cours du prochain mandat. L’on ne peut plus dire que l’on ne savait pas, par avance, que le quitus du 12 novembre allait se révéler un cadenas inviolable. Et qu’il sera bientôt l’argument par lequel toutes les institutions et la totalité des courants de pensée seront matés. Des fourches caudines sous lesquelles ils doivent passer pour espérer une visibilité taillée dans la servitude.
A sa manière, mais en épousant seulement les exigences de l’époque, Bouteflika vient enfin d’assumer une filiation ancienne qui, jusque-là, n’apparaissait pas clairement. Celle qui, à travers sa trajectoire, la mené du compagnonnage de Ben Bella à celui de Boumediene. Deux putschistes emblématiques identitairement reconnaissables à leurs conquêtes violentes du pouvoir. L’un en juillet 1962 et l’autre le 19 juin 1965. A son tour, il sera désigné, dans les futurs manuels d’histoire, comme «l’homme du 12 novembre 2008». C’est ainsi que la geste de nos pouvoirs s’est écrite à ce jour. Et comme un rappel au bon sens de la fatalité, il nous laisse entendre maintenant qu’il n’y a aucune raison de changer de «tradition ». Il nous rappelle, en pointillé, que la démocratie des urnes à laquelle ce pays a cru naïvement doit se réduire à porter sur les fonts baptismaux de la république d’abord «l’homme qu’il faut» qui deviendra, par la suite, providentiel et indéboulonnable.
C’était, souvenons-nous, également la philosophie politique du FIS. Celui-ci n’avait-il pas énoncé, en son temps, la même règle effrayante ? Celle de disqualifier le principe du suffrage libre aussitôt qu’il s’emparerait du pouvoir par cette même méthode. Plus qu’une leçon, cette stratégie infernale que ce pays a combattue au nom de la modernité, de la démocratie et qui lui a coûté le dégommage d’un président en poste (Chadli) et dix années de guerre civile, n’est-elle pas en passe de redevenir la pierre angulaire de l’exercice des responsabilités. Celles qui transitent par les mains des faiseurs de constitutions à la demande, comme on solliciterait un couturier pour tailler dans le tissu des oripeaux sur mesure. Or, celui qui, de nos jours, est chargé de faire la promotion de ce produit amendé en nous expliquant sans sourciller que celui-ci se traduira par une consolidation des libertés est le même qui, 13 années plus tôt, se présentait à la télévision pour faire l’éloge du caractère limitatif de la loi fondamentale.
Cet homme politique, qui a pour nom Ouyahia, n’a-t-il pas de surcroît eu l’insolence de déclarer, la veille de la cérémonie, qu’il n’y avait pas lieu de s’émouvoir de la disparition du fameux verrou. Car, ajoutait-il, en tout état de cause «l’opposition» (??) n’accédera jamais au pouvoir ! La voilà l’injure faite à l’électeur virtuel. Homme-protée de tous les pouvoirs, il ne craint ni les prédictions les plus audacieuses ni les reniements de ses professions de foi. Et cela à la demande des maîtres du moment. Bouteflika, l’ayant sondé au plus profond de sa carapace de faux soldat discipliné et fidèle, l’utilise justement pour son impopularité notoire.
Ce Brutus, que l’on charge d’assener publiquement des coups de canif à la Constitution dans un Parlement silencieux comme un sépulcre, ne doute cependant pas de son avenir. Bien que les nouvelles dispositions devant réduire prochainement sa sphère d’influence ne l’émeuvent guère autant qu’on le suppose. Surtout, qu’à son sujet, le bruit court qu’en cas d’improbable alternative, il serait le mieux qualifié pour être agréé par le système. Que cette assertion ne soit que pure spéculation et rumeur sans teneur ne lui enlève pas pour autant sa pertinence lointaine au vu du consensus secret ayant permis ce putsch constitutionnel Un éditorialiste n’a-t-il pas avec justesse commenté dans ce sens ce deal du cabinet noir ? «… que l’on ne s’y trompe pas (…) écrit-il.
Ce qui s’est commis (…) au palais des Nations a procédé de la réconciliation que Bouteflika est parvenu à opérer à l’intérieur du système entre ses clans et ses centres de pouvoir». (1) Dès lors que le concept de l’alternance ne se pose plus en termes de compétition intégrale et ouverte, le complexe militaro-affairiste a toutes les latitudes de créer, à tout moment, des conditions autres pour l’émergence de l’homme de substitution. Pour ce faire, le joker Ouyahia, blanchi sous le harnais de la manipulation, serait le profil idoine. Bouteflika ne devrait-il pas commencer par se méfier de sa courtisanerie trop voyante ? Car lorsqu’on a commencé, comme celui-ci, par exercer l’art du canif l’on finit par aiguiser les couteaux. Tous les César de l’Histoire ont connu pareille mésaventure, ce qui ne devrait pas laisser indifférent celui qui réside à El- Mouradia.
Boubakeur Hamidechi
Lire l’analyse de Kharroubi Habbib in Le Quotidien d’Oran du jeudi 13 novembre.